Une course du cœur

Au détour de la dernière édition de la Comédie du livre, j’ai appris que l’invité d’honneur cette année n’était autre que…Maylis de Kerangal. Je ne connaissais pas du tout cet auteure et encore moins son œuvre… C’est ainsi que guidé par une impulsion soudaine sans doute provoquée par le fameux «  bon, elle est célèbre, voyons voir un peu ce que valent ses écrits », je me suis décidé à acheter son plus célèbre roman Réparer les vivants publié en 2014 aux éditions Verticales.

            Sans plus attendre, voici un bref avis sur un court roman récompensé à de multiples reprises. Réparer les vivants conte l’histoire d’une transplantation cardiaque. Tout commence avec la « mort » de Simon Limbres, un jeune homme adepte de surf qui, à la suite d’un accident de la route, se retrouve dans un état irréversible. Plongé dans le coma, ses liaisons cérébrales sont irrémédiablement détruites. Simon Limbres, jeune homme plein de vie, devient un corps mécanique uniquement alimenté par un semblant de vie. Ses parents, brutalement endeuillés, acceptent cependant que le cœur de leur fils soit transplanté. Toute une opération se met en place afin de prélever et de transférer cet organe de la dernière chance.

Son cerveau est détruit mais son cœur reste intact et c’est justement à partir de cet organe que vient se greffer le reste de l’histoire. Le récit de la transplantation est d’abord ancré dans un réalisme précis, voire professionnel. Nous suivons toutes les étapes aussi bien humaines que médicales de ce transfert du cœur, de la brutale annonce faites aux parents de Simon, leurs consentement, et enfin le modus operandi de l’opération chirurgicale. L’auteure ne s’emploie pas seulement  à relater un  processus médical, mais à recréer toute la portée humaine qui se glisse derrière la façade médicale. Ainsi, les nombreux personnages et plus spécialement les médecins, les infirmiers, tous ceux qui se glissent dans le réseau de la transplantation cardiaque sont éclairés sous l’aura de l’intimité, leurs pensées, leurs passés et leurs émotions viennent se mêler dans cette épopée du cœur.

Maylis de Kerandal met en scène une véritable galerie de professionnels qu’elle a elle-même côtoyés en guise d’inspiration. Elle n’oublie bien évidemment pas le noyau familial autour du personnage de Simon. Ainsi, l’annonce de la mort du fils s’enchaîne avec la colère et le deuil forcé des parents pour finir par leur acceptation. Mais le drame des parents est traité de manière presque urgente. C’est l’un des points qui me dérange le plus dans ce roman, qui par son rythme et son unique sujet s’apparenterait presque à une nouvelle qui ne s’assumerait pas. Nous avons ici un rythme fort, soutenu, qui suit la trajectoire de ce cœur tout en soulignant l’écho émotionnel provoqué par cet organe sacré. Mais c’est justement ce rythme beaucoup trop rectiligne qui semble barrer l’impact émotionnel suscité par une histoire qui se veut réaliste. Alors que Maylis de Kerangal ne tombe pas dans un pathos abusif, et c’est tant mieux, elle ne se prive pas non plus de rentrer dans l’intimité de ses personnages, dans leurs douleurs ou dans leurs espoirs sans surenchère mais avec un degré émotionnel suffisamment maîtrisé pour les rendre attachants.

Mon impression très subjective quant à ce récit provient du fait que l’auteure concentre  tout son sujet en qualité d’observatrice bien informée mais qui tente de ne pas s’attarder… sur son cœur émotionnel. Ce récit est effréné. L’histoire se déroule en vingt-quatre heures et même si l’auteure s’attache à retranscrire un maximum de précisions sur ses nombreux personnages, à ouvrir parfois les portes de son sujet à des rêveries du passé, à des flash-backs, à la mélancolie, elle maintient cet acte chirurgical dans un empressement presque  inapproprié.

Cette rapidité d’écriture m’a un peu dérangé car on se demande si au final le but de l’auteure  n’était pas de condenser en vingt-quatre heures l’histoire d’un cœur maintenu en vie aussi bien au niveau physique qu’émotionnel. Même si dans la réalité, une transplantation cardiaque doit obéir à un modus operandi qui se doit d’être rapide et précis, le fait de décrire ce même modus dans un registre fictionnel apparaît presque comme douteux. Mais cela est aussi le point fort de ce roman qui s’attache à resserrer son sujet autour d’un maximum d’émotions et de précisions possibles à travers cette véritable épopée du “cœur” tout en dévoilant peu à peu  un certain héroïsme issu du quotidien…

Loin d’être un coup de cœur, Réparer les vivants demeure un roman intense. C’est une course contre les émotions, contre le pathos inutile dans laquelle les rêveries, les notes d’espoirs sont noyées sous le rythme effréné et réaliste d’une transplantation cardiaque. Mais, c’est aussi à cause de ce rythme que Maylis de Kerangal donne l’impression de survoler son sujet sans jamais véritablement s’y attarder.  

— Dr. Blaze

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