Vous les préférez comment vos vampires, vous ?

Au régime ? Scintillants au soleil ? Dédaignant leurs amis les cercueils ? Ou bien sensibles à l’ail et vulnérables face à
la lumière du jour ?

Cher(e)s ami(e)s amateurs de sangsues, buveurs de sang et autres fringants cadavres ambulants, je vous propose, afin que vous puissiez faire votre choix en toute connaissance de cause, de retracer l’évolution du vampire dans la littérature !

Eh oui ! nos très estimés camarades à crocs brillants comme des boules à facettes, ne sont que de lointains cousins de la plus emblématique des créatures nocturnes ! J’ai nommé

LE COMTE DRACULA

Loin du personnage sulfureux et sensuel, de la figure érotique, romantique et transgressive associée au vampire, le Dracula de Bram Stocker est un prédateur cruel, une créature machiavélique et impitoyable. Un monstre que Francis Ford Coppola met parfaitement en scène, bien qu’il contribue également à son humanisation. Métamorphoses en brume, chauve-souris et loups, toute une armée de serviteurs plus ou moins sains d’esprits en fonction de l’emprise que leur Maître exerce sur eux : la puissance du vampire ne se limite pas à des tours de passe-passe tels que lire dans les pensées, deviner l’avenir, influer sur les émotions des gens ou projeter des illusions.

Stocker n’est pas le premier à s’emparer de la figure du vampire. En effet, Sheridan le Fanu publie Carmilla vingt-cinq ans plus tôt, en 1872, et Théophile Gauthier, dans La Morte Amoureuse parue en 1836, exploitait lui aussi la figure du vampire. Cependant, avec Dracula, on assiste à la création d’un personnage d’une toute autre envergure.

L’auteur dote son personnage d’une véritable aura maléfique, : un monstre aux pouvoirs surnaturels, un être diabolique qui se repaît de la vie des êtres humains dont il se nourrit. Mais il nous dépeint également une créature damnée. ; privé de son humanité, incapable d’endurer la lumière du jour, il appartient au monde des ténèbres. C’est un être maudit, un réprouvé pour qui la rédemption est à jamais interdite.

Quant à une pseudo romance entre Dracula et Mina Harker, je dirais que c’est une interprétation qui n’a nul autre intérêt que d’humaniser la figure du Comte, interprétation qui d’ailleurs a été abondamment mise en scène, à l’écran comme au théâtre. Cependant dans le roman de Bram Stocker paru en 1897, Mina est davantage possédée qu’envoûtée ou hypnotisée. Elle est comme sous l’emprise d’un maléfice. Elle est sa proie ou sa victime, en aucun cas son amante. En effet le Comte Dracula, bien que rajeunissant tout au long du roman1, est loin d’incarner un personnage séducteur.

Au contraire, Anne Rice dans ses Chroniques des Vampires révolutionne la figure du vampire. Désormais celui-ci est une magnifique créature, un humain sublimé par sa transformation en enfant de la nuit, un objet de désir pour les êtres humains. Ceux-ci succombent sans méfiance devant son charme démoniaque. Charme qui n’est qu’une arme de plus dans le terrible arsenal dont il se sert pour abuser leurs proies.

Cependant, elle va plus loin et élabore des personnages dont elle compose soigneusement la psyché. Chacun de ses personnages possède une dimension humaine. Ils ne sont pas que de monstrueux buveurs de sang vivant la nuit et s’enfermant dans des cercueils dès les premières lueurs de l’aube. Humanisés, ils ressentent des émotions, ont des aspirations, mais aussi des failles. Que ce soit Lestat, Louis, Claudia, Armand ou Marius, tous font preuve de cette capacité à nous émouvoir.

Provocateur à souhait, le personnage de Lestat est parfaitement satisfait de sa condition, qu’il savoure avec un extrême plaisir. Il déclare même à Louis2 dès le premier chapitre d’Entretien avec un Vampire, alors que celui-ci est encore humain, «qu’une fois devenu vampire [il se] sentirai[t] si différent que cela [l]’amuserait aussi ». Pourtant ce personnage cynique ne supporte pas la solitude, il est abandonnée de tous les enfants qu’il crée dans l’espoir de se trouver un compagnon aux côtés duquel passer son immortalité. Lestat est un personnage qui recherche (presque désespérément) l’attention et l’amour des autres. Être adulé, vénéré est la chose à laquelle il a toujours aspiré, même lorsqu’il était encore humain et qu’il se produisait dans un théâtre de Paris, celui qui deviendra le Théâtre des Vampires.

Au contraire, Louis aspire à vouloir donner un sens à leur existence. Il éprouve une véritable « passion pour la vérité » ainsi que le « besoin de planter l’aiguille de l’esprit dans le cœur de chaque chose » comme le lui déclare Claudia pour le persuader de venir avec elle en Europe…

Mais en plus, Louis se débat contre sa nature de créature de la nuit. Il « cour[t] après les fantômes de ce qu[‘il] étai[t] autrefois […] : des images de ce qu[‘il] rêve encore d’être ». Il se refuse à prendre des vies humaines et « néglige [s]a condition de vampire » bien qu’il finira par s’y résoudre. Marqué par la mélancolie, il incarne le vampire romantique par excellence : il est « amoureux de [s]a condition de mortel », à l’instar de ce dont l’accuse Lestat lors de l’épisode où il s’amuse avec ses proies (des prostituées en l’occurrence) sous le nez de Louis qu’il espère guérir de sa répulsion pour le sang humain. Il regrette son existence humaine, disparue pour toujours, et se torture avec sa culpabilité qu’il ne cesse de ressasser, comme s’il s’agissait du seul moyen de conserver ses ultimes vestiges d’humanité. C’est un vampire qui est davantage attaché à la notion de famille plutôt qu’à celle de clan. Famille qu’il incarne aux côtés de Claudia, une enfant vampire qu’il a créé avec Lestat.

Claudia représente l’un des tabous du monde vampirique (ce motif sera repris à travers toute la littérature vampirique). En effet, il est interdit de créer des vampires aussi jeunes car ils deviennent fous, coincés dans des corps d’enfants, tout en ayant la maturité psychologique d’un adulte et les envies qui vont avec. Claudia « semblait obsédée par les femmes et les enfants »3 mais aussi par le corps épanouie d’une femme créole . Ce corps représente à la fois un objet de fascination mais aussi la femme que jamais elle ne pourra devenir.

Cette situation est source d’une grande colère, d’une rage, à l’encontre de Louis qui décrit leur relation comme celle de « Père et fille. Amant et amante. », « elle était la compagne de chacun de [s]es réveils, [s]on unique compagne en dehors de la mort » mais aussi « une poupée magique ». Claudia allie ainsi une apparence angélique à un comportement adorable et attendrissant alors qu’en réalité elle n’est rien d’autre qu’une manipulatrice hors pair. Un être capricieux plein de rage dont l’esprit est aux frontières de la folie à cause de la frustration d’être bloqué dans un corps d’enfant.

Anne Rice dote ses personnages d’émotions qui permettent de les humaniser : l’égoïsme, l’amour, le désir, les regrets, la colère, la jalousie, la tristesse, l’ambition, le sens du devoir, etc. Cette auteure apporte une nouvelle dimension au vampire dont elle fait un être complexe et séducteur. Ses personnages se distinguent tous les uns des autres et forment un tableau fascinant qui continue à fortement influencer les représentations des vampires dans la littérature.

En effet ceux-ci apparaissent davantage comme  des créatures sensuelles, troublantes, qui suscitent le désir même s’ils demeurent dangereux, plutôt que comme des monstres d’épouvante, à quelques exceptions près.

Le personnage de Edward Cullen, dans la tétralogie Twilight de Stephenie Meyer, est clairement inspiré de celui de Louis dans Entretien avec un Vampire : lui aussi ressasse perpétuellement sa culpabilité liée à sa condition de vampire. Edward est rongé par les remords puisqu’à cause de ses sentiments il ne cesse de mettre sa belle en danger… Sa simple présence n’est pas sans risque pour la jeune fille dont le sang agit comme une véritable sirène sur lui. Elle est en retour irrésistiblement attiré par lui, malgré ou justement à cause de l’aura inquiétante qu’il dégage.

Cette tétralogie met en scène une histoire d’amour entre un vampire et une humaine, et les difficultés d’une telle liaison du fait de leurs natures respectives. Stephenie Meyer nous présente des vampires contemporains. Ils essaient de se faire passer pour humains aux yeux de la société afin de ne pas dévoiler leur existence. Cette règle du secret vis-à-vis des humains est un motif récurrent dans la littérature vampirique.

Véritable phénomène, cette saga en accompagne un autre : celui de la « Bit-Lit ».

Ce nom vient au départ d’une collection dirigée par les éditions Bragelonne, puis c’est tout le genre qui s’est vu baptisé ainsi. Bref, la Bit-Lit est un sous-genre de l’urban fantasy4 où l’on retrouve des créatures telles que les métamorphes, les sorcières, les médiums, les nécromanciens, les fées et surprise ! les vampires.

Ce genre a été exploré par des auteurs tels que Charlaine Harris auteure de La Communauté du Sud, mais également par Laurell K. Hamilton avec Anita Blake. Ce roman éponyme raconte les aventures d’une héroïne qui est non seulement réanimatrice de zombie et consultante pour la Brigade Régionale d’Investigations Surnaturelles (lorsque des crimes sont commis par des créatures surnaturelles), mais également chasseuse de vampires.

Ceux-ci la surnomment l’Exécutrice à cause de son tableau de chasse plutôt élevé. Jean-Claude est l’un personnages principaux puisqu’il s’efforce de faire d’Anita sa servante5 humaine. Vampire décrit comme extrêmement séduisant dans Anita Blake, il incarne une nouvelle forme d’incube car il peut se nourrir non seulement de sang mais également d’énergie sexuelle. L’auteur fait non seulement des vampires des créatures érotiques, mais elle crée également une hiérarchie au sein de la communauté des buveurs de sang. Ceux-ci, en plus d’être en mesure de se repaître de certaines émotions pour les plus puissants d’entre eux, ne sont pas tous décrits comme étant beaux sous le simple prétexte d’être des morts-vivants. La transformation n’agit pas comme une sublimation de leur enveloppe charnelle d’origine.

L’originalité dans Anita Blake réside dans le fait que l’auteur imagine que l’existence des vampires soit connue de tous : ils ont un statut légal et sont considérés, au même titre que les humains, comme des citoyens à part entière – ce qui soulève certains problèmes. , notamment vis à vis des pouvoirs dont le vampire nouvellement créé hérite, qui ne sont pas les même pour tous. Ils dépendent en effet de la chance ou du hasard, mais aussi la personne qui les a transformés ou de la lignée de vampires à laquelle il ou elle appartient.

Laurell K. Hamilton met en scène des vampires qui, bien souvent, selon qu’ils soient les « méchants » de l’histoire ou les « gentils », ont une apparence ou une personnalité monstrueuse et les pouvoirs qui vont avec (vampires pourrissants, brûlés par l’eau bénite etc).  Ainsi Anita Blake se retrouve régulièrement confrontée à des vampires psychopathes dignes des serial killer des séries américaines.

Petite anecdote : les vampires particulièrement séduisants et disposants de pouvoirs en lien avec le désir, l’amour ou la séduction sont issus d’une lignée originaire de France (étonnant non?).

Laurell K. Hamilton s’amuse aussi avec la manière dont les vampires sont traditionnellement perçus : des créatures terribles et magnifiques, pour les démystifier. En effet, dans l’un des tomes qui composent cette série, Anita se retrouve lors d’un interrogatoire face à un vampire affreusement banal avec de l’embonpoint, qui a choisi d’être transformé pour mettre un terme à ses addictions (alcools et tabacs). Ce personnage pensait devenir quelqu’un d’autre, quelqu’un de sexy et glamour comme la plupart des vampires qui apparaissent en couverture des magazines people (sauf qu’en réalité la communauté vampirique ne confie ces rôles d’icône qu’à ceux des leurs qui présentent bien).

De cette manière, l’auteur ancre son récit dans la réalité et décrit des vampires à notre image. Être un vampire ne signifie pas automatiquement devenir un être aux pouvoirs surnaturels extrêmement puissants et bénéficier d’un sex-appeal phénoménal. Ils ont tous leurs motivations et leurs personnalités. Le problème, c’est qu’ils sont comme des fauves tenus en laisse, on ne peut savoir à quel moment ils vont se retourner contre la main qui les nourrit. Être un vampire signifie-t-il automatiquement être un monstre ?

Qu’en pensez-vous cher(e)s adorateurs de créatures nocturnes ? Avez-vous choisi quel genre de vampire recueillait vos suffrages ?

Pensez-vous que le vampire soit cette créature cauchemardesque, machiavélique et damnée incarnée par le Comte Dracula ou bien est-il cet être magnifique et sensuel, ce chasseur séduisant et torturé à la recherche de son âme sœur ? Imagineriez-vous un monde où les vampires existeraient vraiment et seraient acceptés ?

La figure du vampire est-elle celle du monstre absolu, un manipulateur et un menteur doublé d’un meurtrier incarnant bon nombre des vices cachés de l’homme ? ou le vampire est-il cet ange ténébreux irrésistible qui hantent vos fantasmes inavoués ?

Le vampire est-il condamné à n’incarner que ce personnage égaré, figure de tentation et de danger ?

 

— Bol-de-Riz

1. Lorsque Jonathan Harker le rencontre dans son château en Transylvanie, il a une apparence de vieillard. À son arrivée à Londres, le jeune homme n’est pas sûr de le reconnaître tant il ne semble pas s’agir du même homme.

2. Celui-ci rapporte les propos de Lestat au journaliste à qui il fait le récit de son existence de vampire.

3. Ce personnage n’est présent que dans Entretien avec un vampire.

4. L’urban fantasy est un sous-genre de fantasy (terme anglo-saxon désignant les littératures de l’imaginaire) où des créatures féeriques et mythologiques évoluent dans un cadre citadin généralement situé dans le XXème ou XXIème siècle.

5. Il ne s’agit pas d’un humain esclave d’un vampire, au contraire : même si le serviteur humain est tenu d’obéir à son maître, il lui apporte du pouvoir et en échange, il acquière davantage de force ou une capacité régénératrice améliorée.

Toutes les images sont extraites du film Entretien avec un vampire (1994, Warner Bros.). Tous droits réservés aux ayants droit.

4 réflexions au sujet de « Vous les préférez comment vos vampires, vous ? »

  • Bonsoir Bol de riz !

    Je commence par un truc que j’ai relevé et qui m’a fait sourire, à la lecture : La partie sur Twillight est tellement plus courte que les autres qu’on en devine ta souffrance d’écriture. Rassure moi, dis moi que tu ne les as pas lus spécialement pour écrire l’article !

    Autrement, tu nous proposes une évolution du vampire chronologique. Pour ma part je l’avais vue sous un angle totalement différent. J’avais découvert la littérature fantastique dans un superbe recueil de contes et nouvelles fantastiques de mon père, à l’époque. Trois immenses volumes, couvrant plusieurs époques littéraires, avec des catégories : Onirique, créatures fantastiques, créatures damnés, etc, etc. La grande anthologie du fantastique, édition Omnibus si tu veux tout savoir.

    Et la toute première histoire de vampire qu’a lu le Val’, qui était alors petit, était « La famille du Vourdalak » de Tolstoï. Une créature s’inscrivant dans le folklore slave. Et avec cet immense recueil de contes et nouvelles en tout genre, de tous les pays possibles, j’ai suivi donc l’évolution de la vision « mythologique » du vampire selon les pays, les folklores et traditions locales, les croyances populaires, etc.

    Bref, tout un pavé pour finalement, raconter ma vie. Mais j’y ai repensé à la lecture de ton article. Et donc.. Farcis toi moi pavé, et merci pour le texte !

    • Salut Val’ rassure-toi je n’ai pas lu Twilight spécialement pour l’écriture de cet article ^^
      non j’ai lu cette saga à l’époque où elle est sortie, et avant qu’il y ait tout ce battage médiatique autour des bouquins et de leur adaptation à l’écran.
      J’espère que mon article t’a plu malgré la perspective chronologique que j’ai choisi de prendre. D’ailleurs j’avertis à ce sujet dès le début de mon article mais je te remercie pour ton commentaire que j’ai eu plaisir à lire 🙂

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